Certaines images résistent au temps. Elles reviennent avec une force particulière lorsque l’actualité leur donne un nouveau sens. Celle du 13 octobre 2022 appartient désormais à cette catégorie.
Au camp Kokolo, haut lieu de l’armée congolaise à Kinshasa, les cuivres de la fanfare militaire résonnent sous un ciel de cérémonie. Le président Félix Tshisekedi assiste à la passation de commandement entre le général Célestin Mbala et le lieutenant-général Christian Tshiwewe Songesha. Devant les troupes alignées, l’étendard des FARDC change de mains.
L’événement est historique. Pour la première fois depuis la création des Forces armées de la République démocratique du Congo, le chef d’état-major général n’est pas issu des anciennes Forces armées zaïroises (FAZ). Pour beaucoup, cette nomination symbolise une nouvelle génération militaire appelée à tourner certaines pages du passé.
Mais au-delà du symbole, la mission est immense. Le M23 occupe déjà Bunagana depuis plusieurs mois et l’est du pays s’enfonce dans une crise sécuritaire persistante. Christian Tshiwewe hérite d’une armée confrontée à l’un des plus grands défis de son histoire récente.
Huit mois plus tard, le 16 juin 2023, toujours au camp Kokolo, le ton a radicalement changé. Face à ses hommes, le chef de l’armée dénonce publiquement l’existence de traîtres au sein des forces armées.
« Trop de traîtres, à tous les niveaux », lance-t-il devant une assistance silencieuse.
À cet instant, personne n’imagine que plusieurs mois plus tard, le même homme sera lui-même accusé par la justice militaire d’avoir participé à un complot contre les institutions de la République.
Le paradoxe est saisissant.
Le militaire qui dénonçait la trahison devient, selon les accusations du ministère public, l’un des acteurs d’une conspiration visant le pouvoir qu’il servait.
Le 6 janvier 2025, une nouvelle cérémonie de passation intervient à Kokolo. Christian Tshiwewe remet les commandes de l’armée au lieutenant-général Jules Banza Mwilambwe. Après deux années à la tête des FARDC, il quitte ses fonctions dans un contexte sécuritaire particulièrement difficile marqué par l’expansion territoriale du M23 dans l’Est du pays.
Sa carrière semble pourtant loin d’être terminée. Le président Tshisekedi le nomme conseiller militaire auprès du chef de l’État.
Quelques mois plus tard, en juin 2025, Christian Tshiwewe apparaît dans un tout autre registre : celui de pasteur.
Devant son assemblée, il prononce des paroles qui seront largement relayées sur les réseaux sociaux.
Il affirme qu’il ne pourrait jamais trahir Dieu ni Félix Tshisekedi, rappelant les promotions successives que le chef de l’État lui a accordées au cours de sa carrière militaire.
Les fidèles applaudissent.
La scène paraît alors confirmer l’image d’un homme demeuré loyal au président.
Pourtant, quelques semaines plus tard, tout bascule.
Le 15 juillet 2025, les accusations deviennent publiques. Selon le parquet militaire, Christian Tshiwewe serait impliqué dans un projet de déstabilisation des institutions et dans une prétendue tentative visant le chef de l’État.
Le dossier mentionne également des liens présumés avec le général John Numbi, ancien haut responsable sécuritaire devenu fugitif depuis plusieurs années.
Les enquêteurs affirment par ailleurs avoir découvert un important arsenal militaire lors d’une perquisition menée à sa résidence.
Ces révélations provoquent une onde de choc dans l’opinion publique congolaise.
Pour beaucoup d’observateurs, l’affaire représente l’un des épisodes les plus troublants de l’histoire récente des FARDC. Elle met en lumière les tensions persistantes qui traversent les institutions sécuritaires du pays et relance le débat sur la loyauté, la gouvernance militaire et les luttes d’influence au sommet de l’État.
Entre l’image du général recevant l’étendard des mains du président en octobre 2022 et celle de l’accusé répondant aux interrogations de la justice militaire en 2025, le contraste est saisissant.
L’histoire retiendra peut-être moins les fanfares de Kokolo que cette question demeurée au cœur du dossier : comment un homme présenté comme l’un des plus fidèles serviteurs de l’État a-t-il pu se retrouver au centre d’accusations aussi graves ?
La réponse appartient désormais à la justice, seule habilitée à établir les faits et les responsabilités.
Mais dans la mémoire collective, l’image de cette cérémonie d’octobre 2022 restera gravée : celle d’un général recevant l’étendard de la République sous les notes d’un gospel militaire, avant que l’histoire ne prenne une direction que peu de Congolais auraient alors imaginée.
Rav Daniel Kambowa





