Frais académiques ou frais de disparition ? Le casse-tête financier de l’ISAU, quand les étudiants paient et que les comptes disparaissent

Chronique d’une université où l’argent circule plus vite que le béton.

En République démocratique du Congo, la lutte contre le détournement des deniers publics est devenue une promesse présidentielle récurrente, presque un refrain national. À chaque discours, la bonne gouvernance est invoquée, la redevabilité célébrée, l’impunité dénoncée. Mais à l’Institut Supérieur d’Architecture et d’Urbanisme (ISAU), ces nobles principes semblent avoir été… architecturés autrement.

Un million de dollars pour un bâtiment fantôme
Un million de dollars américains. 1.000.000 USD. Une somme suffisante pour ériger un bâtiment universitaire digne de ce nom, ou à défaut, un solide immeuble de conscience. À l’ISAU, ce million était destiné à la construction d’infrastructures. Résultat ? Aucun mur, aucune dalle, aucune trace. Le béton n’a jamais pris, mais l’argent, lui, a bel et bien disparu.

Ni rapport, ni justification, ni explication crédible. Le bâtiment promis reste invisible, comme s’il avait été conçu selon un nouveau courant architectural : l’urbanisme imaginaire.

Pré-licence : 900 étudiants, 260.000 USD évaporés
L’énigme se complique avec les frais académiques de la pré-licence pour l’année 2025-2026.
900 étudiants × 400 USD = 360.000 USD attendus.

À l’arrivée du comité de gestion entrant : 100.000 USD seulement retrouvés dans la caisse.
Plus de 260.000 USD manquent à l’appel.
Soit plus de 85 % des fonds collectés.
Une performance remarquable, qui ferait pâlir n’importe quel magicien financier.

Et si une seule promotion peut « perdre » autant d’argent, la question devient vertigineuse : qu’en est-il des cinq autres promotions encore dans l’ombre comptable ?
Salaires impayés, dirigeants pressés de voyager
Pendant que les chiffres se volatilisaient, les enseignants et le personnel administratif, eux, sont restés cloués au sol :

– aucun salaire,
– aucune prime,
– une institution paralysée.

Ironie amère : alors que l’université suffoque financièrement, plusieurs membres du comité de gestion sortant s’apprêteraient à voyager. Destination inconnue, mais manifestement loin des problèmes laissés derrière eux.

Double fonction, triple responsabilité
Au cœur du dispositif, le comité de gestion sortant, dirigé par le Professeur Puru Mazembe, peine à convaincre. Difficile, en effet, de plaider l’ignorance lorsque les mécanismes bancaires sont aussi clairs que contraignants.
Le cas du Directeur Ilunga interpelle particulièrement. Il cumulait illégalement deux fonctions clés :
– Directeur financier
– Directeur du budget

Une concentration de pouvoirs en violation des textes, transformant un comité de cinq membres en une structure à géométrie variable, où un seul homme pesait autant que six.

Aujourd’hui, il est présenté comme le fusible idéal. Problème :

– aucun retrait bancaire ne se fait sans double signature,
– chaque opération génère une notification,
– l’Agent comptable et le Directeur général étaient nécessairement informés.
Bref, le silence collectif ressemble moins à une ignorance qu’à une stratégie.

L’audit ou la rue

Les enseignants et le personnel de l’ISAU ne réclament ni faveur ni compassion. Ils exigent :
– un audit urgent et approfondi par l’Inspection Générale des Finances (IGF),
– l’interdiction de sortie du territoire pour les membres du comité sortant,
– le remboursement intégral des fonds détournés, déclarés ou non.

Ils saluent néanmoins la réaction de la Ministre de l’Enseignement Supérieur et Universitaire, dont l’écoute et la diligence ont redonné un mince espoir à une communauté universitaire éprouvée.
Quand l’impunité construit plus que le béton
À l’ISAU, l’argent public a circulé, mais les salles de cours sont restées vides. Les comptes se sont allégés, mais les responsabilités aussi. Or, prévenir aujourd’hui vaut mieux que contenir demain.

Car dans un pays où la justice tarde, la rue finit souvent par parler plus fort que les institutions. Et cela, personne ne le souhaite. À force de bâtir l’impunité, on finit par démolir la République.

Rav Daniel Kambowa